L'histoire de Diki Records (Moeskroen): 'made in Belgium'

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Red Bull Belgium : The Vinyl Frontier se plonge dans la riche histoire des disquaires belges. Grâce à des interviews des protagonistes, des photos d’immeubles tombés aux oubliettes et des anecdotes amusantes, nous avons tenté de retracer, après plusieurs années, l’histoire de magasins emblématiques. L’histoire de Diki Records à Mouscron est l’un de ces récits 'made in Belgium'.

À la fin des années 80 et dans les années 90, la frontière entre la Flandre et le nord de la France était connue pour ces méga discothèques qui poussaient comme des champignons. Chaque week-end, les jeunes Belges et Français se dirigeaient en masse dans des clubs comme Lagoa, La Bush, 55 & H2O. Ils sortaient se déhancher sur un nouveau style de musique, caractérisé par des basses lourdes, des rythmes lents et une utilisation répétée de samples : le new beat. Jean-François Samyn, dont le père, Roger, tenait le magasin de disques « Disco King » à Mouscron, n’a pas échappé à cette évolution. Au milieu des années 80, Jean-François termine son service militaire et vient donner un coup de main à son père au magasin durant les week-ends. « Disco King » est né au début des années 80 et, à cette époque, le magasin vendait essentiellement de la soul, du disco et du funk. Lorsque la Belgique s’est laissée emportée par la vague new beat, Jean-François a convaincu son père de vendre lui aussi ce nouveau style de musique dans son magasin. Pour attirer les clients, il s’est mis à fréquenter les discothèques des environs. 

Acid Story

Jean-François: "En club, j’ai rencontré des DJ’s comme Patrick Cools (Raffels), Olivier Pieters (Boccaccio Life), Jan Vanneste (55 & On the Beach). Je leur ai parlé et j’ai essayé de les attirer dans notre magasin. Je voulais faire le buzz parmi les DJ’s pour qu’on parle de plus en plus de notre boutique. Petit à petit, ça a fonctionné. Entre 1988 et 1990, le magasin a connu un immense succès. Le samedi, le chiffre d’affaires dépassait celui de tous les autres jours de la semaine réunis. Un élément essentiel qui y a certainement contribué est la sortie du tube de Dr. Phibes 'Acid Story' en 1988. Dans le paysage new beat de l’époque, ce fut l’un des tubes les plus joués avec 'The Sound of C' des Confetti's et 'Ibiza' d’Amnesia, le gros succès du dance floor de notre concurrent Discosmash. Nous avons créé un groupe autour de Dr. Phibes et nous avons entamé une tournée dans les discothèques. Pour nos productions, nous avons collaboré avec Bruno Sanchioni qui a ensuite également travaillé sur 'Age of love' et 'Seven days in one week'. Nous avons écouté les tubes qui sortaient et nous avons mis Bruno au travail pour créer des morceaux similaires. Nous avions des synthétiseurs et des samplers. Comme nous n’avions pas de voix, nous avons samplé les voix des vinyles américains que nous avions importés."

Made in Belgium

De plus de plus de clients ont afflué dans le magasin et Jeff s’est donc mis à la recherche de locaux plus grands.

Jean-François: "En 1990, mon père a accepté ma proposition de déménager dans un bâtiment plus grand, rue du Christ 101, et d’installer des stations d’écoute dans le magasin. Nous avons collaboré avec Music Man, BCM & USA Import Lille & Anvers. Nous faisions des commandes groupées de vinyles importés pour avoir de meilleurs prix chez notre distributeur 'Watts Music' à New York et chaque semaine, nous en recevions 4 à 5 boîtes. Nous passions la commande le lundi, et le mercredi nous allions chercher les boîtes à Zaventem. De cette manière, nous pouvions déjà proposer des titres que les autres boutiques recevaient seulement quelques semaines ou mois plus tard. C’est ce qui faisait notamment notre succès, plus le fait que nous étions idéalement situés à la frontière entre la Flandre et la France. Le week-end, de nombreux jeunes Français sortaient dans les discothèques belges. Ils voulaient acheter la musique qu’ils entendaient en Belgique : le 'made in Belgium' était un atout de taille. Les clients venaient de loin : certains venaient chaque mois de Paris pour acheter des vinyles. J’avais même un client à Milan à qui je devais régulièrement envoyer des vinyles. Cette époque était incroyable… et ça a duré pendant des années. Notre boutique était au sommet de sa gloire vers 1995-1996."

'Cactus Rhythm

Diki Records a également continué à sortir ses propres productions. Grâce à ses titres, le magasin a continué à se développer et la marque s’est fait connaître du grand public. 

Jean-François: “Nous ne nous sommes jamais cantonnés à un seul style de musique et nous avons toujours suivi la tendance. Quand la trance a connu ses heures de gloire, nous avons faits des morceaux trance. Quelques années plus tard, nous avons fait pareil en sortant un titre ghetto dance de DJ Deeon ou encore un Robert Armani. Nous avions un studio au-dessus du magasin. Souvent, il nous arrivait de passer une version brute – à cette époque, c’était généralement sur cassette ou DAT – d’un morceau qui n’était pas encore tout fait terminé dans la boutique juste pour voir la réaction des clients. Un jour, j’ai créé 'Cactus rhythm' en studio avec Emmanuel Top. Nous avions alors passé 'Mentasm' de Joey Beltrams à l’envers et nous nous sommes basés sur ce morceau pour la mélodie de « Cactus rhythm ». À l’instar du hip-hop, on utilise beaucoup le sampling dans la musique électronique. Le titre '100% of disin’ you' de Armando était l’un de mes titres préférés à cette époque et nous l’avons également samplé et utilisé dans Cactus Rhythm. Lorsque nous avons mis la cassette de 'Cactus rhythm' dans le magasin, ce fut un véritable succès et tout le monde le voulait. Nous avons tout de suite su que ce titre ferait un hit.”

Vinyl First

Jean-François: “À l’heure actuelle, un nouveau titre sort en 300 exemplaires, mais au début des années 90, on commençait avec une première production de 3 000 exemplaires. Un soir, alors que nous étions partis chercher les 3 000 vinyles chez Disco-Press à Herk-de-Stad, mon père m’a appelé pour me dire qu’ils étaient déjà tous vendus et qu’il avait déjà passé une nouvelle commande. Aujourd’hui, c’est tout simplement impensable. À l’époque il n’y avait pas que les DJ’s qui achetaient des vinyles mais aussi tous les amateurs de musique. C’était propre à cette époque : tous les tubes de musique électronique « made in Belgium » sortaient d’abord sur vinyle et seulement après, ils étaient repris sur des compilations comme Teknoville, Serious Beats ou Solid Sounds. Si on voulait le dernier titre, il fallait acheter le vinyle. Jusqu’à ce que les maisons de disques commencent à sortir des compilations avec des titres exclusifs qui n’étaient pas encore sortis sur vinyle. C’est ainsi que les gens ont été poussés, petit à petit, à acheter des CD plutôt que des vinyles, ce qui a fini par engloutir les ventes de vinyles.”

Vinylium

Jean-François: “À son décès, en 2000, mon père ne regrettait qu’une seule chose : il n’avait jamais pu lancer sa propre fabrique de vinyles. J’ai tous repris (le label, le magasin, le catalogue) et j’ai alors remarqué que les ventes de vinyles commençaient légèrement à baisser avec l’arrivée d’Internet et des lecteurs CD dans les cabines de DJ. Malgré cela, j’ai lutté pour que le vinyle continue d’exister et avec mon partenaire, j’ai investi dans le rêve de mon père : lancer notre propre fabrique. Cela a demandé un effort gigantesque pour obtenir les permis et construire la fabrique de zéro. Juste avant le lancement, je suis tombé gravement malade. D’après le médecin, il ne me restait plus longtemps à vivre. Notre rêve s’est alors envolé et nous avons tout revendu. Après un an de traitement, mon état de santé s’est amélioré. Ça a été une période difficile, mais le bonheur est arrivé là je ne l’attendais pas: MPO, une entreprise française avec une grande fabrique, m’a approché en me demandant si je voulais les représenter sur le marché du vinyle dans le Benelux. À présent, je joue les intermédiaires entre les clients et la fabrique. Je prends les commandes, je vérifie si tous les éléments sont présents (graphisme, infos, numéros de série, etc.) et j’envoie tout à MPO. Ensuite, tout est mis en production et envoyé directement chez le client.”

Avez-vous encore des projets d’avenir avec Diki Records ?

Jean-François: “Parfois, je rêve de lancer un nouveau magasin de musique et une nouvelle fabrique de vinyles ou de refaire de la musique. En juin de l’année dernière, j’ai vendu le catalogue Diki. Je garde de bons contacts avec l’acheteur et nous étudions actuellement la possibilité de relancer le label et de faire quelque chose avec les quelque 300 titres que le label a sortis. Il m’arrive souvent d’entendre passer l’un de nos titres lors d’évènements rétro ou à la radio. Quand j’entends Nina Kraviz ou Richie Hawtin jouer ‘Spokesman – Acid creak’, je me dis que c’est encore possible. Ça fait chaud au cœur de voir que notre musique reste une source d’inspiration.”

“Mais je reste conscient que le paysage a changé en 2018. Je ne sors plus beaucoup et je suis moins au courant de ce qui se fait en club. J’ai toujours mes oreilles pour entendre et je sais donc reconnaître un bon morceau. Si je franchis le pas, je devrai pratiquement repartir de zéro. Les jeunes d’aujourd’hui connaissent peut-être quelques titres de notre label mais je ne pense pas qu’ils connaissent encore Diki Records en tant que label. Je devrais commencer avec des nouveaux remixes des titres les plus connus pour ensuite revenir avec de nouveaux morceaux. Dans mon poste actuel chez Vinylium, je constate qu’il n’est pas évident, de nos jours, de vendre facilement des vinyles. Il y a trop de disques qui sortent, plus que durant l’âge d’or des années 90. À l’heure actuelle, on peut déjà s’estimer heureux si on arrive à vendre un tirage de 300 ou 500 exemplaires. Mais j’ai l’impression qu’il va se passer un truc avec la nouvelle génération qui n’a pas connu le vinyle. Donc, qui sait…”

(Picture: Rue du Christ 101 - (c) Fotopia)

Disco King

Rue du Christ 56
7700 Mouscron
gérant: Roger Samyn
°début des années 80
+89-90 → démenagement vers Rue du Christ 101
genres: soul, disco, funk & début du New Beat
+-5.000 vinyls en stock

Diki Records

Rue du Christ 101
7700 Mouscron
gérant: Jean-François Samyn aka Jeff
°1989/90
2007 –> démenagement vers Drève Gustave Fache 4, 7700 Mouscron (Vinylium)
+2010 à cause des raisons médicales
genres: techno, dance, house, trance, electronic music
+-15.000 vinyls en stock