Music Mania Bruxelles: 16 ans de révolte pour le vinyle

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Red Bull Belgium : The Vinyl Frontier se plonge dans la riche histoire des disquaires belges. Grâce à des interviews des protagonistes, des photos d’immeubles tombés aux oubliettes et des anecdotes amusantes, nous avons tenté de retracer, après plusieurs années, l’histoire de magasins emblématiques.

Entre 1990 et 2006, Music Mania occupait une position unique parmi les nombreux disquaires de notre capitale : le magasin comptait non seulement un vaste catalogue de classiques de style très varié, mais était également connu pour ses trésors cachés qui n’étaient (encore) disponibles nulle part ailleurs. Par le biais d’une interview avec 3 vendeurs passionnés – Adriaan Denorme, Stéphane 'Lefto' Lallemand et Geert Van Den Balck – nous reconstituons un épisode de l’histoire musicale bruxelloise.

Le récit de Music Mania commence en réalité au milieu des années 80 dans les 3 magasins de disques gantois Music Man. À cette période, le propriétaire décida de fermer un magasin et de confier les autres filiales aux gérants. Jan Van Regenmortel rebaptisa sa nouvelle propriété à la Bagattenstraat, ‘Music Mania’. L’endroit devint rapidement un pôle d'attraction pour les mélomanes de Gand et des environs. L’un d’entre eux était Geert Van Den Balck.

Geert : "En 1980, je suis allé en kot à Gand. Étudier ne me plaisait pas tellement, par contre faire le DJ dans les cafés d’étudiants, bien. Quelques fois par semaine, j’allais chercher mes disques chez Music Mania, qui s’appelait encore Music Man. Je donnais régulièrement un coup de main et on me rémunérait en vinyles. En 1981, j’ai officiellement commencé à y travailler. J’ai réussi en peu de temps à me concocter une fidèle clientèle. Jan Hautekiet vint par exemple s’approvisionner en disques lorsqu’il démarra Studio Brussel. Zaki Dewaele et ses fils Stephen et David y étaient chez eux, tout comme Gust De Coster et Eric Smout. Lorsqu’en 1990, la maison de disques bruxelloise ‘Les Disques de Crépuscule’ décida de fermer leur magasin de disques ‘La Strada’ à Bruxelles, j’ai suggéré aux propriétaires de Music Mania d'ouvrir une filiale à Bruxelles. Le bâtiment à la rue de la Fourche avait une histoire: auparavant, une presse se trouvait dans la cave, sur laquelle le label de disques Factory Benelux était moulé. J'y ai trouvé les matrices (le moule entre lequel les derniers vinyles sont pressés, ndlr) du single ‘Transmission’ de Joy Division et je l'ai toujours. En 1992, j’ai commencé à travailler chez Music Mania à Bruxelles. Lefto y est arrivé quelques années plus tard."

Lefto : "Pour moi, c’est l’histoire classique: comme bon client j’étais autorisé à aller derrière le comptoir pour choisir des nouveaux disques qui ne se trouvaient pas encore dans les bacs. Lorsque d’autres clients me demandaient s’ils pouvaient également écouter ces disques, je devais à chaque fois leur répondre que je ne travaillais pas ici. Jusqu’à ce qu’ils recherchent quelqu’un à temps partiel. J’ai commencé à y travailler en 1997; j’étais spécialisé en hip-hop et tout ce qui y était lié: la soul, le rap, le jazz et d’autres styles noirs."

Adriaan : "Après avoir travaillé un moment chez Music Mania à Gand et à Courtrai, j’ai commencé dans le magasin de Bruxelles en 2001."

Comment avez-vous vécu cette période ?

Lefto : "Je considère encore toujours ce travail comme le meilleur job au monde: aider les gens dans leur recherche au travers du paysage musical. Ce job était bien plus que vendre des disques. Music Mania à Bruxelles remplissait un rôle social important: c’était un lieu de rencontre au centre de Bruxelles pour un grand nombre de personnes émanant du monde artistique. De plus, il était fréquent que des sans-abri ou des toxicomanes viennent pour écouter un disque ou papoter. Cela ne me posait aucun problème. J’avais plus de mal avec des clients qui entraient, écoutaient vingt disques et repartaient sans rien acheter. Mais cela fait également partie du job. Les personnes aiment en effet la musique mais tout le monde n’a pas assez d’argent que pour acheter des disques. D’autant plus à Bruxelles – par rapport à Gand par exemple – où la pauvreté est plus importante. Pour des raisons de sécurité, nous gardions les disques derrière le comptoir ou à la cave; dans les bacs on ne trouvait que les pochettes. Si vous vouliez écouter un morceau, il fallait nous demander le disque. Le job était donc très intensif."

Geert : "C’était un job de rêve: je me trouvais à la source de la nouvelle musique, j’avais pu faire de mon hobby, mon travail. Je bénéficiais d’une liberté absolue, je ne dépendais pas d’une date de sortie ou d’une maison de disques. Le soir et le week-end, je travaillais comme ambassadeur du magasin: à la demande de Music Mania, je faisais passer notre musique dans les salles de concert et clubs bruxellois. J’ai reçu différentes offres d’emploi de maisons de disques, mais aucune proposition ne correspondait à ce que je faisais chez Music Mania."

Comment Music Mania se distinguait des nombreux autres disquaires à Bruxelles ?

Lefto : "La force du magasin était notre énorme catalogue comprenant tous les styles que nous proposions. Nos ‘mid prices’ fonctionnaient également très bien : il s’agissait de nouveaux CD que nous vendions à la moitié du prix grâce aux solides négociations avec les maisons de disques. De plus, nous proposions une belle offre de singles, d’albums vinyles et de collectors. Personnellement, je trouvais et trouve toujours que Music Mania est l’un des meilleurs disquaires en Europe et même au monde. Nous proposions aussi bien de la house, de la techno et de l'électro que de la drum'n'bass, sans oublier le hip hop, la pop, le jazz, la soul, la musique du monde, la musique brésilienne, le rock, le métal ou encore le punk."

Adriaan : "Nous nous concentrions sur les sorties des artistes auxquels nous croyions: nous commandions les disques en grande quantité lorsqu’ils sortaient ou lors des rééditions. Dans tous les styles que Lefto a mentionnés, nous proposions une grande offre de classiques que les grandes chaînes n’avaient pas. À cette fin, nous avions un grand réseau de distributeurs."

Geert : "Nous importions la majeure partie d’Angleterre ou des Pays-Bas. Une fois par mois au minimum, je rendais visite au département importation des grandes maisons de disques telles que EMI, Warner et CBS à Cologne. J’y ai grandi, j’y ai travaillé comme étudiant et j’avais encore mes contacts. J’ai découvert énormément de musique là-bas, j’ai par exemple appris à connaître The Tragically Hip. De retour en Belgique, je fus le premier à importer leur musique du Canada. Et avec succès car l’année suivante, The Tragically Hip se trouvait sur le podium de Werchter. J’ai également rapporté le premier maxi de Kruder & Dorfmeister de G-Stone et notre magasin fut le premier en Belgique à l’importer."

"Cette recherche de nouvelle musique ne s’arrêtait jamais, pas même pendant mes vacances. Un exemple: une compilation de musique africaine vendue dans le magasin comportait une excellente chanson du label Afri-khan Disques. Seule une adresse à Marseille était mentionnée. J’étais en voyage dans le sud de la France avec ma femme et je m’y suis rendu. Il s’agissait d’un tout petit magasin d’un vieil homme qui se rendait régulièrement en Afrique pour enregistrer des groupes locaux. Il pressait cette musique sur vinyle à Marseille – il n’y avait à ma connaissance pas de presse en Afrique – et il vendait ensuite les disques en Afrique. J’ai acheté quelques-uns de ses disques. Je peux raconter de nombreuses anecdotes de ce genre."

Adriaan : "Nous étions tous de grands amateurs de musique à même de répondre aux demandes des clients. Nos clients venaient au magasin pour se faire guider. Aujourd’hui, on trouve tout en un seul clic et il y a Shazam, tout cela n’existait pas à l’époque. De plus, avec Lefto, nous avions un vrai spécialiste en hip-hop. Le hip-hop français se vendait très bien sur vinyle, tout comme les mixes de DJ hip-hop bruxellois."

Geert : "J’avais de bons contacts chez Virgin Export à Paris afin d’avoir des artistes français de hip-hop comme IAM & Mc Solaar dans notre magasin. À l’époque, Music Mania était le seul disquaire en Belgique qui importait de Virgin France. Nous avions déjà vendu des milliers d’exemplaires avant que Virgin Belgique commence à distribuer cette musique."

Lefto : "Bruxelles comptait – et compte encore toujours – de nombreux disquaires mais chacun était spécialisé dans une niche. Caroline Music était par exemple dans le même créneau mais ne vendait pas de vinyle. Une grande partie de nos clients venait spécifiquement pour les vinyles. Il y avait également beaucoup de magasins qui vendaient des vinyles d’occasion, mais nous étions l’un des rares à avoir des nouveaux disques dans les bacs."

Geert : "À un certain moment, je me suis révolté pour continuer à vendre des vinyles. À l’arrivée du CD, les propriétaires de Music Mania ont proposé de passer au CD. Lefto et moi-même avons alors plaidé pour ne pas abandonner le vinyle. Heureusement car c’est notamment grâce aux vinyles que Music Mania bénéficie toujours d’une bonne réputation."

Aviez-vous plutôt la visite de DJ ou de fans de musique ?

Adriaan : "Notre clientèle était variée: tant des jeunes que des moins jeunes, des DJ, des étudiants, des ados, des gens de la radio, des navetteurs qui en route vers la gare passaient encore vite acheter un CD, des touristes, etc. Nous avions aussi les promoteurs qui venaient déposer leurs flyers, les mélomanes qui venaient chercher leur magazine RifRaf ou acheter des tickets de concert."

Lefto : "Nous avons aussi de temps en temps accueilli un artiste célèbre qui était en tournée tel que Björk, Puff Daddy, Mos Def, Talib Kweli, the Prodigy ou DJ Mushroom de Massive Attack. DJ Vadim a même fait tourner les platines dans la boutique."

Geert : "Nous recevions aussi des personnes auxquelles on ne s’attendrait pas: c’est ainsi que l’ex bourgmestre Yvan Mayeur était client chez nous, tout comme DJ Morpheus qui composait des compilations pour PIAS ou encore des personnes issues des plus importantes salles de concert bruxelloises qui passaient régulièrement: Ancienne Belgique, Beursschouwburg, Botanique. Les personnes de Radio Nova à Paris – spécialisée dans la musique du monde et le trip hop – venaient également tous les mois."

Est-ce que la fermeture du magasin fin 2006 fut un choc pour vous ?

Adriaan : "Nous avons ressenti que cela se détériorait petit à petit. Il y avait de moins en moins de monde dans le magasin avec l’apparition de la numérisation. Mais la dernière année, tout a été très vite; comme si chacun avait arrêté d’acheter des disques. Les personnes sont passées aux médias numériques ou achetaient leurs disques en ligne."

Lefto : "Cela me fait toujours mal au cœur lorsque j’y repense. Ce fut une période difficile : je sentais que les choses se détérioraient sans pouvoir y faire quoi que ce soit. Nous faisions moins de chiffres chaque samedi, alors que c’était en principe notre meilleur jour. L’intérêt pour le vinyle était passé, et ceux qui achetaient des disques les trouvaient en ligne à un meilleur prix. Sans oublier que Bruxelles n’est pas vraiment la ville la plus riche. Beaucoup de gens ne venaient plus dans le centre."

Geert : "J’ai dû rapidement arrêter. Le magasin n’était plus suffisamment rentable pour 3 vendeurs, et en 2005, le propriétaire me mit face à un choix : ou bien je rachetais le magasin ou bien je le quittais. Ce fut la deuxième option. J’étais très triste de ne plus pouvoir y travailler. Et sans vouloir porter préjudice aux autres, je pense que nos clients habituels étaient un peu perdus dans le magasin lorsque je n’y étais plus. Les vendeurs restants avaient chacun leur spécialisation, mais qui aidait les clients à la recherche de rock ou de musique lounge par exemple ? Pour moi, un client restait un client, qu’importe la musique qu’il souhaitait."

Le magasin Music Mania à Gand semble bien se porter depuis le redémarrage en 2009, pensez-vous qu’il y ait aujourd’hui à Bruxelles une opportunité pour un tel magasin ?

Lefto : "Il y a beaucoup de disquaires à Bruxelles, mais à mon sens une boutique où l’on trouve une offre étendue avec un vaste catalogue, les rééditions et les toutes dernières sorties fait défaut. Je suis convaincu qu’il y a un marché. Il y a aussi de nombreux autres concepts qui peuvent rendre un magasin de disques viable : par exemple, le combiner avec un bar à café ou un magasin de vêtements."

Adriaan : "Depuis environ six ans, je suis cogérant du magasin Music Mania à Gand et je remarque des différences importantes par rapport à avant. Autrefois, les disques étaient surtout des ustensiles que les DJ ou les clients venaient chercher en magasin. Aujourd’hui, le vécu occupe à nouveau une place centrale: les clients aiment parcourir le magasin. Bien que quasi toutes les musiques puissent s’écouter en ligne, les clients choisissent quand même de venir au magasin et d’acheter un disque physique. L’un n’exclut pas l’autre, mais pour moi, le vinyle est un moyen plus conscient d’expérimenter et de consommer la musique. Nous sommes inondés de musiques de toutes parts. Le marché du vinyle est également plus que saturé, il y a davantage de compressions que de ventes. Les gens n’y voient plus très clair. Ils ont plus que jamais besoin d’un filtre. C’est à ce moment-là qu’ils s’adressent à nous. Notre rôle est de faire une bonne sélection parmi l’offre immense. Cette sélection est capitale pour survivre aujourd’hui comme disquaire, vous devez très bien connaître votre métier."

Music Mania
Rue de la Fourche 4
1000 Brussel

° 1990
+ fin 2006

Nombre de vinyles en stock: +- 7000
Genres: house, techno, elektronica, drum'n'bass, hiphop, pop, jazz, soul, musique du monde, brazil, reggae, new wave, rock, metal, punk.

Propriétaire: Jan Van Regenmortel

Stéphane 'Lefto' Lallemand (vendeur 1997-2006): DJ // producer // radiohost Studio Brussel // curator

Adriaan Denorme (vendeur 2000-2006): cogérant Music Mania Gent;

Geert Van Den Balck (vendeur 1980-2004): à la recherche de travail dans l'industrie musicale